Il était 9 heures et je déambulais dans le salon, repoussant l’instant où je devrais partir travailler.
L’ordinateur portable était allumé sur la table basse en panneau de particules noir, fonctionnelle mais sans charme. Je l’avais achetée sur un coup de tête chez Ikéa. Comme souvent, j’avais été attirée par la mise en scène proposée par ce grand magasin, et avais acheté cet objet, oubliant que mon intérieur n’avait rien de particulièrement cosy. Ainsi les meubles du salon se côtoyaient sans réel fil conducteur si ce n’était le caractère impulsif de leur acquisition. C’était le cas de la grande barute récupérée dans la grange de la maison familiale alors qu’elle tombait en décrépitude, percluse de vermine. Un artisan menuisier lui avait offert une seconde vie, remplaçant ses vieux pieds vermoulus, par de solides socles en chêne. Elle apportait à présent un peu de chaleur à la pièce, trônant de son bois patiné entre les deux baies vitrées. Elle ne contenait plus de blé depuis bien longtemps, mais regorgeait de dizaines de cassettes vidéo de films cultes dont j’avais du mal à me séparer. J’espérais un jour les copier sur des supports plus actuels.
Posté à l’angle d’une des deux baies vitrées, un schefflera allait bientôt entrer en état de vie ralentie tandis que les jours raccourcissaient inexorablement. Son feuillage panaché de blanc et de vert tendre offrait comme un écho aux couleurs pastel de la reproduction de Dali, peinte par Giscloux. J’avais commandé ce tableau à cet ami peintre toujours fauché, pour lui permettre de faire face à une période de vaches maigres. Il ne m’avait finalement pas coûté grand chose au vu de l’effet qu’il produisait sur les rares amies qui venaient me voir. La jeune fille à la fenêtre était posé à même le sol. Comme pour les vieilles cassettes entreposées dans la barute, j’avais l’intention de m’en occuper. Je projetai de l’accrocher au mur, un jour, bientôt, peut être aux prochaines vacances.
Il en allait de même pour la lampe à l’abat jour déchiré que ma fille aînée avait gagné au loto des écoles. Sa réparation se voulait être imminente. Je n’imaginais surtout pas m’en séparer, objet témoin de jours heureux, du temps où, comme on dit, les enfants étaient petites.
Enfin, adossé au mur et épousant l’angle de la pièce, le canapé indispensable à mes rêveries nocturnes lorsque les insomnies me tiraient du lit. Je me devais d’éliminer chaque matin les poils du chat blanc qui maculait le ton marron pâle du tissu de velours. Un plaid était négligemment jeté sur l’accoudoir tandis que des revues disparates attendaient de devenir trop obsolètes, pour être remisées : deux anciens numéros de Télérama, le journal de la commune et celui du conseil général disputaient la place à un roman de Milena Agus, une BD de Corto Maltèse que mon mari s’apprêtait à lire et une revue d’écomonie abandonnée par l’une de mes filles.
Lasse de tout ce désordre, je m’approchais de la baie vitrée.
Le soleil naissant de ce début d’automne m’éblouit. Dans le patio de mon immeuble attenant au parking, j’aperçus la forme famélique de cornouillers dont les feuilles commençaient à tomber. Ils m’apparurent dans toute leur maigreur, espèces banales et passe partout que des architectes paysagers avaient dû choisir par souci d’économie. Je jetai un rapide coup d’œil sur le pare-brise de mon vieux coupé Mercedes, enfin déserté par le givre.
Sur le banc métallique bordant le cheminement piétonnier, je fus passablement agacée par la vue d’un emballage de fast-food abandonné, tout prêt d’une poubelle. Provocation sans conséquence de jeunes qui avaient dîné là hier soir, d’un air de dire : OK, la poubelle est toute proche, mais voyez vous, nous, on aime les Mac Do et on vous le prouve !
Mon regard s’attarda ensuite sur les façades alentours. Quelques fenêtres aux rideaux tirés sur des dizaines d’intimité me laissèrent songeuse. Et si quelqu’un m’observait, jeune femme indécise fixant cet extérieur étroit, que verrait-il de moi ?
Mon regard se perdit alors et les façades qui me faisaient face firent place à celles que j’apercevais de ma chambre d’hôtel à Tredos, lorsque j’avais encore la possibilité de me rendre dans ce petit village du Val d’Aran.
Ces façades toutes proches offriraient d’étroites ouvertures scandant les murs de pierre grise. Au dessus des toits d’ardoise, les sommets enneigés apparaîtraient dans l’aube naissante. Il serait temps de me mettre en route.
L’ascension commencerait par un chemin le long d’un ruisseau au murmure apaisant. Il emprunterait des lacets tracés par des générations de montagnards aguerris, selon une logique pleine de bon sens. Progressivement la végétation luxuriante ferait place à des arbrisseaux graciles bientôt remplacés par des cactus rondouillards. La terre grasse des étages inférieurs se transformerait lentement en un substrat sableux ponctué ça et là de rochers irréguliers. Mes pas soulèveraient une fine poussière tandis que monterait du sol une odeur chaude et réconfortante. Je ne ressentirais aucune fatigue, surprise par la légèreté de mes pas cadencés.
Au détour d’un chemin, un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants salueraient mes efforts. Les ponchos colorés recouvrant leurs épaules et leurs chapeaux frangés richement décorés témoigneraient de leur origine quechua, ce peuple descendant des Incas. Ainsi, le sommet enneigé dominant ces plateaux serait l’Aconcagua, ce pic mythique d’Argentine dont j’ai souvent projeté de faire l’ascension. Je n’aurais jamais été aussi proche du but.
Au contact de ce peuple inconnu, je ressentirais, telle une transmission, l’énergie séculaire qui leur laisse arpenter ses paysages arides et ventés avec sérénité. Une jeune femme guiderait doucement au bout d’une longe un guanaco facétieux, premier lama sauvage de sa lignée à accepter de se laisser domestiquer. Elle s’approcherait sereine, allant à ma rencontre, souriant avec aménité. Lové dans une grande étoffe accrochée à son dos, un enfant dormirait d’un sommeil paisible, bercé par le déhanchement de sa mère. Ondulant au rythme de ses pas, le mouvement fluide de plusieurs jupons chatoyants maintenus par des ceintures tissées : elle m’en proposerait un, telle une offrande, ultime invitation à poursuivre ma route.
Dans le ciel aux couleurs azurées, un condor offrirait sa silhouette royale à mon regard fasciné, laissant deviner le blanc de ses rémiges étirées tels des doigts vers l’infini des cieux.
Soudain, son cri déchirerait mon rêve.











